A la UneActualitésCultureLaudun L'ArdoisePolitique

Saint-Maurice-l’Ardoise : le futur mémorial des Harkis dévoilé, un lieu pour se souvenir, comprendre et transmettre

Soixante-quatre ans jour pour jour après l’ouverture du camp de Saint-Maurice-l’Ardoise, la Communauté d’agglomération du Gard rhodanien a présenté, ce jeudi 29 octobre 2026, le projet architectural et muséographique du futur mémorial des Harkis. Un équipement de 3,5 millions d’euros, destiné à rendre hommage aux milliers de familles qui ont vécu dans ce camp, mais aussi à transmettre aux générations futures une page douloureuse de l’histoire de France. La première pierre devrait être posée en 2027, pour une ouverture envisagée fin 2028.

Un mémorial au plus près de l’ancien camp

C’est un projet attendu depuis de nombreuses années par les anciens habitants du camp de Saint-Maurice-l’Ardoise, leurs descendants et les associations de Harkis. Ce jeudi 29 octobre, à l’occasion d’une journée de commémoration, l’Agglomération du Gard rhodanien a levé le voile sur les contours du futur mémorial.

Implanté sur la commune de Saint-Laurent-des-Arbres, à proximité immédiate de l’emprise historique du camp, toujours occupée par l’armée, le futur équipement prendra place en bordure de la route départementale reliant Saint-Laurent-des-Arbres à Laudun-l’Ardoise.

Le choix de cet emplacement n’est pas anodin. Si les baraquements ont aujourd’hui disparu, quelques traces de leur implantation subsistent. Les photographies aériennes anciennes permettent encore de comprendre l’organisation du camp. Sur le terrain, la stèle érigée en 2003 et quatre oliviers constituent les principaux symboles visibles de cette histoire.

Le futur mémorial s’articulera autour de ces éléments existants, dans un environnement composé de vignes, de pins et de végétation méditerranéenne.

L’ambition affichée est double : offrir aux familles un lieu de recueillement et de reconnaissance, tout en créant un espace pédagogique et culturel ouvert à tous.

Maquette du projet par les architectes (Ocam Architecture et Atelier Initial)

Trois espaces pour un parcours entre histoire et émotion

Le projet architectural repose sur trois grandes séquences reliées par un cheminement paysager. L’objectif est d’accompagner progressivement le visiteur, de la découverte historique jusqu’au recueillement.

Un pavillon de transmission pour comprendre l’histoire

Première étape du parcours, le pavillon de transmission sera partiellement intégré dans la topographie naturelle du terrain, sous une toiture-terrasse végétalisée.

Il accueillera des espaces d’expositions permanentes et temporaires, ainsi qu’une salle destinée aux activités pédagogiques.

Un parvis couvert, mais ouvert sur l’extérieur, d’environ 115 m² constituera le premier contact avec l’histoire du camp. Des photographies anciennes seront directement intégrées dans les murs en béton, accompagnées de textes explicatifs.

À l’intérieur, les visiteurs découvriront une exposition chronologique retraçant l’histoire du site, depuis sa création en 1939 jusqu’à l’ouverture du mémorial. Une maquette permettra de visualiser l’organisation du camp à l’époque de son fonctionnement.

Image Ocam Architecture et Atelier Initial et Benoit Joseph Grange

Un film immersif, nourri notamment par les témoignages d’anciens habitants, reviendra sur le parcours des Harkis, leur arrivée en France et leurs conditions de vie.

Deux reconstitutions compléteront cette découverte : une salle de classe et un logement familial, avec du mobilier, des objets d’époque, des documents et des projections permettant de mieux comprendre le quotidien des familles.

La salle de classe pourra également accueillir des groupes scolaires dans le cadre d’ateliers pédagogiques.

Un jardin des témoignages pour faire entendre les voix des familles

Après le pavillon de transmission, les visiteurs emprunteront un cheminement extérieur à travers un jardin paysager et ombragé.

Cet espace a été imaginé comme une transition entre la compréhension historique et le recueillement.

Le parcours sera ponctué de totems en béton intégrant des témoignages, des photographies et des dispositifs permettant d’écouter la parole des anciens habitants du camp.

Un travail symbolique accompagnera l’aménagement : 14 lignes de murets et de totems découperont 15 segments, en référence aux quinze années d’existence du camp.

La végétation, composée d’essences locales, évoluera progressivement au fil du cheminement. Le jardin ombragé laissera peu à peu place à un environnement plus minéral, à l’approche du mémorial.

Un espace particulier sera consacré à la mémoire des enfants décédés dans le camp, dont le souvenir demeure profondément ancré dans les familles.

Ocam Architecture et Atelier Initial et Benoit Joseph Grange

Quatre murs monumentaux pour le recueillement

Point d’aboutissement du parcours, le pavillon mémoriel constituera le symbole architectural le plus visible du projet.

Il prendra la forme de quatre grands murs obliques en béton teinté dans la masse, ouverts vers le ciel et disposés autour d’un espace semi-clos d’environ 260 m².

Au centre seront conservés la stèle existante et les quatre oliviers.

L’inclinaison des murs symbolisera l’enfermement physique, social et psychologique vécu par les familles, mais également la précarité des installations dans lesquelles elles ont été accueillies.

Des ouvertures entre les murs laisseront pénétrer la lumière, l’air et la végétation, comme autant de signes d’espoir.

Le sol, volontairement sobre et minéral, sera adapté aux cérémonies commémoratives. Des rochers serviront d’assises pour permettre aux visiteurs de s’arrêter et de se recueillir.

Pour l’équipe de maîtrise d’œuvre, le parti pris architectural repose sur trois mots : « Modestie, sobriété, dignité ».

Il ne s’agit pas de reconstruire à l’identique le camp, mais de proposer une interprétation sensible de son histoire, capable de susciter la réflexion et l’émotion.

Ocam Architecture et Atelier Initial et Benoit Joseph Grange

Un investissement de 3,5 millions d’euros, avec une entrée gratuite

Le coût global du projet est estimé à 3,5 millions d’euros d’investissement, dont 2,1 millions d’euros consacrés aux travaux proprement dits.

Son financement associera l’État, la Région Occitanie, le Département du Gard et la Communauté d’agglomération du Gard rhodanien.

Le fonctionnement annuel est évalué entre 60 000 et 100 000 euros.

Interrogé sur la question de la tarification, Christophe Serre, président de l’Agglomération, a été catégorique : « Le devoir de mémoire n’a pas de prix. » L’accès au mémorial sera donc gratuit.

Concernant la présence importante du béton dans le projet, les concepteurs ont expliqué avoir privilégié un matériau pérenne, capable de traverser les décennies, plutôt qu’une reconstitution fidèle des baraquements en bois.

Le calendrier prévoit la finalisation des études début 2027, une pose de première pierre dans le courant de cette même année et une ouverture au public à l’horizon de la fin 2028.

Une histoire douloureuse qui remonte au 29 octobre 1962

La présentation de ce projet revêtait une dimension symbolique particulière. Le 29 octobre 1962, exactement 64 ans auparavant, le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise ouvrait ses portes aux Harkis et à leurs familles rapatriés d’Algérie.

Créé au début de la Seconde Guerre mondiale pour héberger des personnels travaillant à la fabrication de munitions, le site avait ensuite connu différents usages militaires et d’internement.

À l’arrivée des familles de Harkis, les clôtures, les grilles et les miradors étaient déjà présents.

Ghislaine Paradis, première adjointe au maire de Laudun-l’Ardoise, représentant Ludovic Di Rollo, a rappelé les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles ces familles avaient été accueillies.

Au début de l’année 1963, près de 5 500 Harkis et membres de leurs familles se trouvaient dans le camp, selon les chiffres évoqués par l’élue, alors que la commune de Laudun-l’Ardoise comptait moins de 3 000 habitants.

Derrière ces chiffres se cachent des milliers de destins marqués par l’exil, le déracinement et l’enfermement.

Les familles ont d’abord vécu sous des tentes, puis dans des baraquements de bois et de tôle, souvent mal isolés. Les conditions sanitaires étaient précaires, l’accès à l’eau et aux soins insuffisant, tandis que les déplacements demeuraient soumis à des restrictions.

Malgré ces difficultés, une vie collective s’était organisée. Des enfants sont nés, ont grandi et ont été scolarisés dans le camp.

« Se souvenir est un devoir, transmettre est une responsabilité, reconnaître est une exigence de dignité », a insisté Ghislaine Paradis.

Pour la première adjointe, cette histoire appartient pleinement au patrimoine humain de Laudun-l’Ardoise et engage la responsabilité mémorielle de la commune.

Christophe Serre : « Un récit construit avec les Harkis »

Pour Christophe Serre, président de l’Agglomération du Gard rhodanien, premier vice-président du Conseil départemental du Gard et maire de Saint-Paulet-de-Caisson, cette présentation marque une étape décisive dans un projet engagé depuis plusieurs années.

Il a notamment tenu à saluer l’implication de son prédécesseur à la présidence de l’Agglomération, Jean-Christian Rey, sous l’impulsion duquel les premières réflexions, études et concertations avaient été lancées.

« Ce mémorial ne sera pas seulement un équipement culturel ou patrimonial. Il sera avant tout un lieu de reconnaissance, de transmission et de mémoire », a-t-il déclaré.

Le président a également souligné la place centrale des associations, des anciens habitants et de leurs descendants dans l’élaboration du projet.

« Le récit que nous construisons à travers ce projet n’est pas un récit écrit sur les Harkis. C’est un récit construit avec eux. »

Christophe Serre a insisté sur la nécessité de transmettre cette histoire encore trop méconnue, notamment auprès des jeunes générations.

Il a également évoqué la mémoire des enfants morts au camp, dont les sépultures constituent un témoignage particulièrement douloureux de cette période.

Pour le président de l’Agglomération, le futur mémorial devra être un espace de connaissance, de dialogue et de réflexion, sans figer le passé.

Il a conclu son intervention par une formule résumant l’ambition du projet : « L’oubli divise, la connaissance rassemble. »

Sylvie Barrieu Vignal : transmettre aussi les parcours de vie

Maire de Saint-Laurent-des-Arbres, commune sur laquelle sera implanté le mémorial, Sylvie Barrieu Vignal a rappelé l’attachement particulier de son territoire à cette histoire.

Sans revenir longuement sur les événements historiques, elle a souhaité mettre en avant les trajectoires humaines des familles concernées.

« Un mémorial ne doit pas seulement nous rappeler ce qui s’est passé, il doit aussi nous inviter à réfléchir à ce que nous voulons transmettre », a-t-elle expliqué.

Pour l’élue, la mémoire des Harkis ne doit pas se limiter aux souffrances du passé. Elle doit également valoriser la reconstruction des familles, leurs parcours et leurs contributions à la vie des communes.

Leurs enfants et petits-enfants participent aujourd’hui pleinement à la vie du territoire.

Sylvie Barrieu Vignal souhaite ainsi voir émerger un lieu de connaissance, de respect et d’apaisement, permettant aux différentes générations de se rencontrer autour de cette histoire commune.

Nathalie Nury : un hommage à l’engagement des associations

Vice-présidente du Conseil départemental du Gard et maire de Roquemaure, Nathalie Nury a livré un témoignage personnel particulièrement émouvant.

Elle a raconté comment son père lui avait parlé, dès son enfance, des conditions de vie dans le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise, qu’il considérait comme une honte pour la France.

« Moi, j’ai eu la chance de vivre dans une famille qui nous a parlé de l’histoire des Harkis dès le départ », a-t-elle confié, soulignant que toutes les familles n’avaient pas bénéficié de cette transmission.

Elle a également rendu un hommage appuyé à Hacène Arfi, président de l’association Coordination Harka, engagé depuis de nombreuses années dans la reconnaissance de cette histoire et la défense de la mémoire des anciens habitants.

Selon elle, son action et celle des associations ont joué un rôle déterminant dans l’aboutissement du projet.

Nathalie Nury a par ailleurs confirmé le soutien financier du Département du Gard et évoqué les travaux routiers programmés dès 2027 sur l’axe reliant Saint-Laurent-des-Arbres à Laudun-l’Ardoise.

Elle a rappelé que cette mémoire dépassait largement les limites des deux communes, de nombreuses familles s’étant ensuite installées à Roquemaure et dans d’autres localités gardoises.

La Région et l’État réaffirment leur engagement

Représentant la Région Occitanie, Fabrice Verdier, également président de la Communauté de communes Pays d’Uzès, a insisté sur l’importance de la transmission et sur la nécessité de lutter contre toutes les formes de discrimination.

Ayant grandi à Bagnols-sur-Cèze, il a expliqué avoir découvert une partie de l’histoire des Harkis à travers ses camarades.

Il a rappelé l’engagement de la Région dans les politiques mémorielles, notamment à travers le Mémorial du camp de Rivesaltes, et réaffirmé son soutien au projet de Saint-Maurice-l’Ardoise.

Pour lui, faire vivre cette mémoire, c’est aussi défendre les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité.

Fatiha Gasmi, représentante de l’Office national des combattants et des victimes de guerre du Gard, s’exprimant au nom de la préfète Fabienne Decottignies, a quant à elle rappelé que l’histoire des Harkis constituait une composante à part entière de l’histoire nationale.

Elle a salué la mobilisation des collectivités, du comité scientifique et culturel coprésidé par Fatima Besnaci-Lancou, des associations et des familles.

Un message d’Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, a également été lu. La ministre y a exprimé son soutien à la réalisation du mémorial, rappelant que la mémoire des Harkis devait continuer à s’inscrire dans les territoires où cette histoire avait été vécue.

Un appel aux familles pour enrichir le futur mémorial

Au-delà de la présentation des plans et des premières perspectives architecturales, cette journée a également été l’occasion de lancer un appel aux anciens habitants du camp, à leurs enfants, petits-enfants et aux associations.

L’équipe chargée de la muséographie souhaite recueillir de nouveaux témoignages, des photographies, des documents d’archives et des objets ayant appartenu aux familles.

Ces contributions permettront d’enrichir les expositions et de donner toute sa place à la parole de celles et ceux qui ont vécu cette histoire.

Car derrière les quatre murs monumentaux, les jardins et les espaces pédagogiques, c’est bien la mémoire des femmes, des hommes et des enfants passés par Saint-Maurice-l’Ardoise qui constituera le cœur du projet.

Avec une première pierre annoncée en 2027 et une ouverture espérée fin 2028, le Gard rhodanien s’apprête ainsi à donner une nouvelle dimension à un travail de mémoire engagé depuis plusieurs décennies. Un mémorial destiné à reconnaître les souffrances du passé, mais surtout à faire en sorte que cette histoire ne soit jamais oubliée.

Rémi Fagnon

A tout juste 23 ans, le benjamin de l'équipe Rémi a fait du journalisme son terrain de jeu favori ! Vêtu de son costard cravate, ses lunettes teintées, un carnet, un stylo et dégainant son appareil photo à la moindre occasion, Rémi mène l’enquête, avec une ténacité légendaire. C’est aussi un féru de journalisme sportif, pour qui le Tour de France, les matchs de foot et le sport automobile n’ont aucun secret. Son talent caché : lors d’une interview téléphonique, à peine a-t-il raccroché, que son article est déjà prêt.

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page