Bagnols-sur-Cèze : le Département dénonce la fin de sa convention avec le musée Albert-André et alerte sur les conséquences pour son avenir
Après 38 années de partenariat entre le Conseil départemental du Gard et la Ville de Bagnols-sur-Cèze, la convention encadrant la gestion scientifique et administrative des musées Albert-André et Léon-Allègre pourrait prendre fin le 31 décembre prochain. Une décision prise par la municipalité de Pascale Bordes que regrette vivement Patrick Malavieille, vice-président du Département chargé de la culture et du patrimoine. Lors d’une conférence de presse organisée à l’initiative des conseillers départementaux Sylvie Nicolle et Alexandre Pissas, l’élu a détaillé les conséquences de cette rupture et affirmé que le Département restait disposé à poursuivre sa collaboration avec la commune. Une rencontre décisive est programmée le 13 novembre.
C’est un partenariat vieux de près de quatre décennies qui pourrait s’achever dans quelques semaines. Depuis 1988, le Conseil départemental du Gard assure, dans le cadre d’une convention avec la Ville de Bagnols-sur-Cèze, la gestion scientifique et administrative des musées Albert-André et Léon-Allègre.
Un dispositif mis en place à la suite des lois de décentralisation, qui avaient confié aux Départements de nouvelles responsabilités en matière de conservation du patrimoine. Dans le Gard, cette organisation a notamment permis d’accompagner plusieurs musées municipaux, à Bagnols-sur-Cèze, Villeneuve-lès-Avignon et Pont-Saint-Esprit.
« Cette convention aura traversé le temps et les différentes municipalités qui se sont succédé », a rappelé Patrick Malavieille, évoquant les mandats de Georges Benedetti, Gérard Revol, René Cret, Jean-Christian Rey et Jean-Yves Chapelet.
Mais le 7 septembre dernier, la maire de Bagnols-sur-Cèze, Pascale Bordes, a officiellement informé la présidente du Conseil départemental, Françoise Laurent-Perrigot, de sa volonté de ne pas reconduire cette convention arrivant à échéance le 31 décembre 2026.
Une décision qui a surpris l’exécutif départemental, lequel envisageait au contraire son renouvellement, comme il l’a proposé à la commune de Villeneuve-lès-Avignon pour le musée Pierre-de-Luxembourg.
« Nous regrettons fortement cette décision unilatérale qui risque, à notre sens, d’être lourde de conséquences pour la vie et l’avenir du musée, et surtout pour la diffusion des collections », a déclaré Patrick Malavieille.
La municipalité évoque un manque de réactivité et l’état du bâtiment
Lors de cette conférence de presse, le vice-président du Département a tenu à rendre publics les principaux éléments du courrier adressé par Pascale Bordes le 7 septembre. La maire y estime que la convention actuelle n’est plus adaptée aux besoins des établissements bagnolais, évoquant notamment leur éloignement géographique et un manque de réactivité des services départementaux. Elle indique également ne pas avoir obtenu de rendez-vous avec Lucienne Del’Furia, conservatrice en chef du patrimoine et directrice de la conservation départementale, malgré des sollicitations effectuées avec son directeur de la communication. La municipalité soulève par ailleurs plusieurs interrogations concernant l’état du musée Albert-André, notamment la stabilité des planchers et la présence supposée d’humidité susceptible de détériorer les œuvres.
Dans ce même courrier, Pascale Bordes précise que la commune entend désormais assurer directement ses obligations scientifiques en procédant au recrutement d’un personnel qualifié.
Des arguments auxquels le Département a répondu dans un courrier daté du 29 septembre.
Patrick Malavieille a notamment contesté l’argument de l’éloignement géographique, rappelant que le siège de la conservation départementale se trouve à la Maison des Chevaliers, à Pont-Saint-Esprit, soit à une quinzaine de kilomètres de Bagnols-sur-Cèze, et non à Nîmes.
Concernant l’état du bâtiment, l’élu a rappelé la répartition des compétences prévue par la convention : la commune demeure responsable des locaux et de leur entretien, tandis que le Département assure la conservation scientifique des collections.
Sur les risques évoqués pour les œuvres, le courrier de la présidente du Département souligne qu’un agent du Musée national d’art moderne du Centre Pompidou a récemment examiné les dépôts de l’État dans le cadre du récolement, sans relever de problème concernant leur état de conservation. Le Département affirme également ne disposer d’aucun élément technique établissant une dégradation des collections placées sous son suivi scientifique.
Des missions scientifiques et culturelles désormais à la charge de la Ville
Au-delà de la rupture institutionnelle, Patrick Malavieille a surtout souhaité détailler l’étendue des missions jusqu’alors assurées par la conservation départementale.
Celles-ci dépassent largement la simple surveillance des œuvres selon le vice-président du conseil départemental. Elles comprennent notamment l’inventaire et le récolement réglementaire des collections, leur conservation préventive, les opérations de restauration, la gestion des prêts, les recherches documentaires, l’accompagnement des acquisitions et des donations, ainsi que la préparation des expositions temporaires. À ces responsabilités scientifiques s’ajoutent la programmation culturelle, la médiation auprès des publics, l’organisation de conférences, les publications spécialisées et les partenariats touristiques.
Le Département intervient également dans la constitution des dossiers de subventions et dans les relations avec les institutions culturelles nationales. Pour illustrer cette activité, Patrick Malavieille avait apporté plusieurs catalogues et publications réalisés au fil des années autour des collections bagnolaises. « Ce sont quand même des documents de qualité. C’est aussi une manière de rendre hommage aux gens qui ont travaillé sur cela », a-t-il souligné, défendant le travail des équipes départementales.
Selon lui, douze agents participent, à des degrés divers, au fonctionnement des musées de Bagnols-sur-Cèze, Villeneuve-lès-Avignon et Pont-Saint-Esprit. Parmi eux figurent des conservateurs, des responsables et régisseurs de collections, des techniciens et des médiateurs culturels. Si la convention prend fin, la commune devra donc organiser elle-même ces différentes missions ou trouver de nouveaux partenaires pour les assurer.
24 000 euros par an : une convention financièrement avantageuse selon le Département
La question financière a également occupé une place importante dans les échanges. Patrick Malavieille a rappelé que la participation annuelle de Bagnols-sur-Cèze au dispositif départemental s’élève à 24 000 euros, conformément à l’article 3.3 de la convention. Une somme qu’il juge très inférieure au coût réel des moyens humains et matériels mobilisés.
« 24 000 euros par an, c’est loin de couvrir la réalité de l’engagement matériel et humain du Département », a-t-il insisté.
La fin du partenariat entraînerait notamment la nécessité de recruter un responsable scientifique répondant aux exigences applicables aux établissements bénéficiant de l’appellation « Musée de France ».
Mais, selon l’élu, le recrutement d’un conservateur ne suffirait pas à remplacer l’ensemble des prestations assurées jusqu’ici.
« Il ne suffit pas de dire qu’on va recruter un conservateur. Si on veut faire de la médiation, il faut des médiateurs. Si on veut continuer les publications, les expositions et l’accueil des scolaires, il faut des moyens et un budget. »
Le vice-président a rappelé que les communes de taille moyenne avaient précisément choisi, à la fin des années 1980, de mutualiser ces compétences pour éviter de supporter seules le coût d’une équipe scientifique spécialisée.
Une fréquentation en forte progression : plus de 6 000 visiteurs en 2025
Pour défendre le bilan de la conservation départementale, Patrick Malavieille s’est également appuyé sur les chiffres de fréquentation du musée Albert-André. En deux ans, la fréquentation a ainsi progressé de plus de 133 %, avec près de 2 900 visiteurs supplémentaires entre 2024 et 2025. Le Département met également en avant son action auprès des établissements scolaires et des publics spécifiques. En 2025, 573 élèves ont été accueillis au musée dans le cadre de visites, d’ateliers et de projets pédagogiques. Des actions ont notamment été menées avec des classes ULIS, des sections SEGPA, des établissements médico-éducatifs et des structures de la petite enfance.
« Je pense à tous ces élèves qui sont venus découvrir une œuvre, participer à un atelier et exercer leur esprit critique », a insisté Patrick Malavieille. Pour l’élu, l’enjeu dépasse donc largement la seule conservation matérielle des tableaux : il concerne également l’accès à la culture pour les habitants du territoire.
Quel avenir pour les œuvres et les dépôts de l’État ?
Autre sujet sensible soulevé lors de la conférence de presse : le devenir des collections. Le musée Albert-André abrite un ensemble exceptionnel d’œuvres constitué au fil des décennies grâce aux relations entretenues par le peintre Albert André avec de nombreux artistes et collectionneurs. Renoir, Monet, Matisse, Marquet ou encore Georges Besson ont contribué, directement ou indirectement, à l’histoire de ce musée souvent surnommé « le musée de l’amitié ».
Les collections présentent toutefois différents statuts juridiques. Certaines œuvres appartiennent à la commune, d’autres sont des dépôts de l’État, tandis que des prêts peuvent être consentis pour des expositions temporaires. La fin de la convention ne signifie donc pas automatiquement que ces œuvres quitteront Bagnols-sur-Cèze. En revanche, la Ville devra démontrer qu’elle dispose des compétences et des conditions nécessaires pour assurer leur conservation conformément aux obligations du Code du patrimoine explique l’élu.
« Pour qu’un musée puisse fonctionner, il faut du personnel qualifié. On ne peut pas simplement mettre un animateur ou un gardien », a rappelé Patrick Malavieille.
La question des réserves devra également être traitée. Le Département conserve actuellement, dans ses propres espaces de stockage, plusieurs œuvres appartenant à la commune de Bagnols-sur-Cèze, faute de réserves municipales adaptées. Leur éventuelle restitution et les conditions de leur stockage devront être examinées lors de la transition. Les participants ont également rappelé que la richesse des collections dépasse largement les capacités d’exposition actuelles du musée, installé dans l’hôtel de ville.
L’un d’eux a évoqué les grandes donations historiques, notamment celles de Jacqueline Bret-André et de Georges Besson, qui ont contribué à faire du musée bagnolais un établissement reconnu bien au-delà du Gard. Pour illustrer ce rayonnement, il a été rappelé que l’œuvre Le 14 Juillet au Havre, d’Albert Marquet, issue des collections bagnolaises, est actuellement présentée à la Fondation Louis Vuitton à Paris dans le cadre d’une exposition.
Une reconnaissance nationale qui, selon les intervenants, doit inciter à la plus grande vigilance quant à l’avenir de ce patrimoine.
Le 13 novembre, une réunion qui pourrait encore changer la donne
Malgré les critiques exprimées, Patrick Malavieille a tenu à préciser que le Département ne fermait pas la porte à une poursuite du partenariat. Une rencontre entre les services de la Ville et ceux de la conservation départementale est prévue le 13 novembre prochain. Elle doit normalement permettre d’organiser les modalités pratiques de la fin de convention, notamment le transfert des dossiers scientifiques, la gestion des opérations de récolement en cours et la situation des œuvres conservées dans les réserves départementales. Mais cette réunion pourrait également ouvrir la voie à une réévaluation de la position municipale.
« Si demain la maire de Bagnols change d’avis, nous sommes prêts à reconventionner. Il n’y a aucun souci. Nous sommes prêts à continuer le travail comme nous le faisons dans d’autres secteurs », a affirmé Patrick Malavieille. L’élu a toutefois insisté sur l’urgence du calendrier : la convention actuelle expire le 31 décembre et les collectivités doivent disposer d’un cadre juridique clair pour organiser la gestion du musée à partir du 1er janvier 2027.
« On ne peut pas rester sans convention », a-t-il résumé.
« Ce n’est pas un musée comme les autres »
Tout au long de la conférence de presse, les intervenants ont insisté sur la singularité du musée Albert-André et sur sa place dans l’histoire culturelle de Bagnols-sur-Cèze. Plusieurs participants ont également exprimé leurs inquiétudes concernant les conséquences d’une rupture sur les réseaux professionnels, les associations et les partenaires qui accompagnent le musée depuis de nombreuses années. La question de son éventuel déménagement, régulièrement évoquée par les précédentes municipalités, a aussi été abordée. Patrick Malavieille a toutefois refusé d’entrer dans ce débat, estimant que la priorité actuelle était de garantir la continuité de la gestion scientifique et culturelle des collections.
Le vice-président a également voulu dissocier cette situation de l’engagement global du Conseil départemental sur le territoire.
Il a rappelé que le Département poursuivrait ses interventions culturelles dans le Gard rhodanien, notamment à travers les résidences d’artistes, les parcours artistiques dans les collèges, le soutien aux structures culturelles et les dispositifs d’éducation artistique.
En conclusion, Patrick Malavieille a lancé un appel à la mobilisation des habitants autour de l’avenir du musée.
« C’est une chance incroyable d’avoir ce musée à Bagnols-sur-Cèze », a-t-il déclaré, avant de rappeler que la culture constitue, à ses yeux, un élément essentiel de la vie collective.
À moins de deux mois de l’échéance de la convention, l’avenir de la gestion scientifique et administrative du musée Albert-André reste donc suspendu aux discussions entre la municipalité et le Département. La réunion du 13 novembre constituera une étape déterminante pour savoir si les deux collectivités acteront leur séparation ou choisiront finalement de prolonger un partenariat engagé en 1988.
Pour l’heure, la position exprimée par Patrick Malavieille est claire : le Département regrette la décision de la Ville, mais demeure prêt à poursuivre sa mission. Reste désormais à connaître les intentions définitives de la municipalité de Pascale Bordes et les moyens qu’elle entend mobiliser pour garantir l’avenir de l’un des principaux joyaux culturels du Gard rhodanien.



