La famille Lauriol, un Tour de France en camping-car pour redonner une voix à nos aînés

Ils n’entrent dans aucune case, et c’est peut-être leur plus grande force. Thierry (originaire de Bagnols sur Cèze) et Fosca Lauriol, accompagnés de leur fille Fiona, sillonnent les routes de France en camping-car. Leur objectif depuis leur départ de Vendée, n’est pas touristique, mais profondément humain : briser le silence qui entoure l’isolement des personnes âgées et rappeler que, même au grand âge, la vie mérite d’être vécue pleinement. Une aventure hors norme qui a débuté avec une grand-mère centenaire et qui s’est transformée en véritable combat de société.
Aux origines : une grand-mère en bout de route
Tout commence il y a quelques années, lorsque Fiona, la fille de Thierry et Fosca, décide de « récupérer » sa grand-mère, âgée de 101 ans, installée seule en région parisienne. « On m’avait dit qu’elle n’avait plus qu’une semaine à vivre. Le médecin m’avait même prévenue : si elle meurt dans votre voiture, ce sera de votre responsabilité », raconte Fiona. Mais la jeune femme de l’époque, élevée sur les routes par ses parents grands voyageurs, ne se laisse pas impressionner. Elle part chercher sa grand-mère pour lui offrir une fin de vie entourée des siens.
Contre toute attente, la mama italienne ne décède pas. Au contraire. Grâce à six mois de soins, d’attention et de petites victoires quotidiennes, elle reprend goût à la vie. « Un jour, je suis entrée dans sa chambre et je l’ai trouvée immobile, fixant un mur blanc. Je me suis dit : est-ce que c’est ça, la vieillesse ? Attendre bêtement la fin ? Non, ça ne pouvait pas être ça. » Alors Fiona a une idée folle : embarquer sa grand-mère dans un vieux camping-car pour un voyage sans plan.
« Quand je lui ai proposé, elle m’a regardée et m’a demandé : c’est quoi, un camping-car ? » sourit Fiona. L’explication faite, la centenaire répond du tac au tac : « Je viens et pas besoin de demander à ta maman, je fais ce que je veux, c’est moi qui commande. » Le ton était donné.
Le premier grand départ
La famille prend alors la route, sans savoir où cela les mènera. Les débuts sont chaotiques : grêle dans le camping-car, nez cassé en pleine nuit, peur panique de la grand-mère qui croit revivre les bombardements de sa jeunesse. « Au retour, je me suis dit : plus jamais », se souvient Fiona. Mais le lendemain matin, sa grand-mère lui lance : « Alors, c’est quand qu’on repart ? »
De fil en aiguille, l’aventure prend forme. La centenaire découvre son premier concert, croise son premier nudiste sur une plage espagnole, goûte à des joies simples qu’elle n’avait jamais connues. « On croyait l’accompagner vers la fin, mais en réalité elle est entrée dans une nouvelle vie », résume Thierry.
De janvier 2019 à juin 2020, la famille sillonne ainsi les routes d’Europe et d’Afrique du Nord, toujours avec un budget serré : 1 000 euros par mois. « On voulait prouver qu’on pouvait voyager et vivre pleinement même sans moyens importants », explique Thierry qui suivait les aventures de sa maman, dans un second camping car, toujours à quelques mètres derrière.
Le 29 juin 2020, la grand-mère s’éteint dans son sommeil, paisiblement, avec un sourire sur les lèvres. Fiona lui avait promis trois choses : écrire un livre sur leur aventure, ce dernier se vendra à 60 000 exemplaires, continuer à porter son message, et ne jamais oublier que « vivre, c’est vibrer ». Promesses tenues. Le livre paraît en 2021 et rencontre un joli succès, jusqu’à attirer l’attention de médias internationaux et de producteurs de cinéma.
D’une histoire intime à un combat national
À partir de là, le témoignage familial se transforme en cause collective. « On a été sollicités par des dizaines de personnes âgées, invisibles, isolées, qui nous disaient : parlez de nous, on n’existe pas », raconte Thierry.
La famille se lance dans une nouvelle aventure : un Tour de France en camping-car dédié aux aînés. Objectif : organiser des conférences dans les EHPAD, dans des lieux publics, rencontrer les élus, interpeller la société. « On n’est ni une association, ni un parti, ni une ONG. On est une famille, quelques millier d’abonnés sur les réseaux sociaux et parfois plus d’un million de vues sur nos publications. Ça dérange parce qu’on ne rentre dans aucune case, mais c’est justement ça qui marche. »
En trois ans, plus de 600 conférences sont données. Plus d’une centaine de députés et de sénateurs sont rencontrés, ainsi que des maires, des évêques, des associations, des aidants. « On nous a dit qu’on n’était pas sérieux, mais ce sont les gens qui nous sollicitent. Ce qu’on fait, c’est donner une voix à ceux qu’on appelle les invisibles, les inutiles, les fantômes de la société. »
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Les « lois non dites » et les tabous de la vieillesse
Au fil des rencontres, Thierry et Fiona découvrent une réalité brutale : les « lois non dites » qui frappent les plus âgés. Comme ce jour où, au lac du Salagou, après une chute de sa belle-mère de 102 ans, Thierry appelle le SAMU. « Le régulateur m’a répondu : ‘Quel âge ? 100 ans ? Alors on ne se déplace pas. Débrouillez-vous.’ »
Un constat glaçant, confirmé par de nombreux témoignages recueillis dans les EHPAD. « À partir d’un certain âge, la société estime qu’investir des moyens médicaux n’a plus de sens. » Un non-dit qui, pour la famille Lauriol, est inacceptable.
Fiona se souvient aussi des petites humiliations : « Un vieil homme de 94 ans s’était vu retirer son permis. Quand un voisin l’a conduit à la plage, il a fini avec les gendarmes devant chez lui, comme un délinquant. Ce n’est pas ça, vivre dignement. »
Leur message est clair : la surprotection peut être aussi violente que l’abandon. « Protéger, oui. Mais décider à la place de nos aînés, c’est les tuer à petit feu », martèle Thierry.
La force du lien intergénérationnel
Au cœur de leur combat, une conviction : le lien entre générations est essentiel. « Si on mettait des personnes de 85 ou 90 ans dans des collèges et des lycées pour raconter leur parcours de vie, les jeunes verraient autre chose qu’une image de décrépitude », avance Thierry.
Fiona, qui n’a jamais fréquenté l’école traditionnelle et a été instruite par ses parents sur les routes, incarne ce pont entre mondes. « J’ai voyagé dans quarante pays, j’ai grandi au contact des cultures. Mais ma grand-mère, que je voyais une fois l’an, avait une mentalité figée. Quand elle disait que les homosexuels étaient tous des tarés, je lui montrais un dictionnaire de 1974 et un actuel où l’homosexualité n’est plus définie comme une ‘déviance mentale’. Et là, elle comprenait. C’est dans le dialogue qu’on évolue. »
Face aux institutions : scepticisme et blocages
Le Tour de France des Lauriol n’a pas toujours été bien accueilli. Dans une commune très touristique du Pays Basque, la municipalité les a insultés. À Alès, on leur a répondu que le maire n’avait pas le temps, avant que Christophe Rivenq lui même décide de les accueillir en mairie. Dans d’autres villes, les rendez-vous étaient sans cesse repoussés : « On nous dit qu’il y a les vacances d’été, puis la rentrée, puis Noël, puis la Toussaint… Bref, il y a toujours une excuse. »
Pourtant, d’autres élus ont compris l’importance de leur démarche.
Mais souvent, la réponse institutionnelle reste frileuse. « On nous reproche d’être une famille, pas une association. Mais justement ! C’est ce qui montre que chacun peut agir. »
Une démarche suivie par des milliers de personnes
Sur les réseaux sociaux, la communauté des Lauriol est hétéroclite : camping-caristes, soignants, aidants, retraités, familles. « On a 15 000 abonnés passionnés de camping-car, 9 000 dans le médical, des milliers d’autres qui suivent pour la cause. C’est varié, et c’est ce qui fait notre force. »
Chaque étape de leur Tour de France est documentée, chaque conférence partagée. « On veut montrer que la France, malgré ses blocages, a le cœur sur la main. On nous accueille sur des parkings, où le cœur sur la main dans des campings. Et ça prouve que l’humanité existe encore. »
Un film en préparation, une histoire universelle
Leur aventure a inspiré des producteurs : un film est en projet, même si la faillite d’un éditeur ont retardé le projet. « Au début, je n’étais pas très chaud. Je craignais qu’on dénature le message, qu’on veuille ajouter des scènes racoleuses. Mais si ça peut toucher plus de monde et faire évoluer les mentalités, pourquoi pas. »
Car leur histoire est universelle. « On a été invités en Norvège, au Maroc, ailleurs. La question du grand âge est mondiale. »
« Il n’y a pas d’âge pour vivre »
En définitive, le message des Lauriol est simple : il n’y a pas d’âge pour vivre. « Arrêtons de dire ‘à son âge, on ne peut plus’. Demandons ce que la personne veut. Si elle veut voyager, danser, fumer un cigare à 104 ans, pourquoi pas ? Le risque, c’est quoi ? Mourir ? Mais on va tous mourir un jour. Autant vivre jusqu’au bout », résume Thierry.
Fiona ajoute : « Quand j’ai vu ma grand-mère s’épanouir à plus de cent ans, j’ai compris que la vieillesse pouvait être une aventure. Elle est partie avec un sourire. C’est tout ce qui compte. »
Une étape dans le Gard, un retour aux racines
Dans leur Tour de France, la famille a tenu à passer par le Gard rhodanien. Actuellement installés à La Roque sur Cèze pour le week-end, ils seront à Bagnols sur Cèze du 25 au 28 août « Je suis né à Bagnols-sur-Cèze. On ne pouvait pas ne pas passer par là, sans revoir des tantes de 80 et 90 ans, renouer avec nos racines », raconte Thierry.
L’accueil a parfois été contrasté, mais toujours riche en émotions. « Quand on montre des photos à des abonnés qui ne peuvent plus bouger, certains pleurent en disant : j’y étais il y a quarante ans. On leur redonne des souvenirs. »
Et après ?
Pour la famille Lauriol, l’objectif est clair : continuer jusqu’à être entendus au plus haut niveau. « On ne cherche pas d’argent, pas de rôle politique. On veut juste que les institutions arrêtent de se voiler la face. Quand quatre millions de personnes âgées en France sont isolées, ce n’est pas un détail. »
Si un jour ils atteignent le million d’abonnés, Thierry en est convaincu : « Les politiques seront obligés d’écouter. En attendant, on continue à rouler, à témoigner, à rencontrer. Parce qu’il y a urgence. »
De la promesse faite à une grand-mère de 101 ans à un Tour de France militant, l’histoire des Lauriol est celle d’une famille ordinaire qui a choisi d’agir. Sans statut officiel, sans financements, mais avec une énergie et une sincérité qui forcent le respect. Leur message, porté de conférences en rencontres, est universel : la dignité et le droit de choisir ne s’arrêtent pas avec l’âge.
« Vivre, c’est vibrer. Jusqu’au bout. »



