Le cinéma de Bagnols-sur-Cèze tourne une nouvelle page sans rompre le fil de son histoire

C’est un moment fort pour la vie culturelle bagnolaise qui s’est joué lors de la présentation officielle de la reprise du cinéma de Bagnols-sur-Cèze. Après plus de trois années de réflexion, de négociations et de travail collectif, l’établissement emblématique de la ville poursuit son aventure grâce à l’arrivée d’un nouveau duo de repreneur, Kevin James et David Masson, accompagnés par un engagement appuyé de la Ville, de l’Agglomération du Gard rhodanien et de l’Établissement public foncier Occitanie (EPF Occitanie).
« Il y a des dossiers sur lesquels on sait qu’il faut être bons collectivement », a rappelé le maire Jean-Yves Chapelet. Et le cinéma en faisait clairement partie. « Ce n’était pas simple, mais il fallait de la confiance entre nous. Nous avons parfois discuté jusqu’en pleine nuit entre la commune et l’agglomération pour faire avancer ce dossier. »
Un enjeu patrimonial et affectif
Tout commence il y a plus de trois ans, lorsque Anne-Marie et Matthieu Duffès, figures indissociables du cinéma bagnolais, annoncent leur volonté de prendre leur retraite. Une perspective qui soulève immédiatement une inquiétude majeure : celle de voir s’éteindre un lieu profondément ancré dans l’histoire locale. « L’histoire du cinéma est intimement liée à celle de Bagnols et de ses habitants depuis plusieurs décennies », a souligné Jean-Christian Rey, président de l’Agglomération. « Des films ont créé des souvenirs, rythmé des vies. Il n’était pas envisageable que cela s’arrête. »
Pour la famille Duffès, la question dépassait largement celle d’un simple commerce. « Ce cinéma, c’est notre bébé, mais c’est aussi un patrimoine de tous les Bagnolais », a confié Matthieu Duffès. « Un patrimoine privé, mais immatériel. Tout le monde a une anecdote ici. Notre volonté était que cela revienne aux Bagnolais et que ce soit pérennisé. »
Une reprise rendue possible par un montage collectif
Très vite, la Ville s’empare du sujet. « Le maire s’est immédiatement engagé pour rendre possible la reprise », a rappelé Jean-Christian Rey. Mais la complexité du dossier est réelle : propriété des murs et du fonds de commerce, état du bâtiment, viabilité économique, capacités financières des collectivités. « Nous savions que nous ne pouvions pas acheter les murs nous-mêmes, le PPI étant déjà orienté, sans sacrifier d’autres projets structurants. »
La solution est alors trouvée grâce au dispositif Action Cœur de Ville, à l’ORT (Opération de revitalisation de territoire) et à l’EPF Occitanie, qui accepte de porter l’acquisition des murs avec une garantie de rétrocession à terme. « On a posé pierre par pierre ce projet », résume Jean-Yves Chapelet. « Il fallait constituer un dossier solide. »
Deux études sont lancées en septembre 2024 : un diagnostic bâtimentaire complet confié à une société spécialisée dans les cinémas, et une étude de marché pour évaluer la pérennité de l’activité. Les conclusions, rendues début 2025, sont rassurantes. Malgré l’impact du Covid, le cinéma de Bagnols s’est mieux relevé que beaucoup d’autres. Il bénéficie d’une pratique locale forte et d’une zone d’influence large, d’Uzès à Orange, jusqu’au Pontet.
Kevin James, une reprise fondée sur l’humain
C’est dans ce contexte que Kevin James entre en scène. « La première fois que j’ai rencontré Anne-Marie et Matthieu, j’ai appris qu’ils souhaitaient partir à la retraite. À titre personnel, je cherchais une nouvelle expérience dans la culture. » La visite du cinéma agit comme un déclic. « Quand on rachète un lieu aussi emblématique, chargé d’histoire, il y a évidemment un coût financier. Mais la bienveillance et la joie du lieu, ça n’a pas de prix. »
Trois ans et demi plus tard, la reprise est effective. « L’énergie nécessaire pour tenir tout ce temps a été monumentale, mais portée par quelque chose de très positif. Notre objectif est simple : ne pas révolutionner le cinéma, l’ouvrir davantage, proposer plus de films, tout en conservant la bonne humeur et l’âme portée par l’équipe – Mo, Pascal et Lyliane. »
Déjà, des évolutions concrètes sont visibles : nouvelle moquette, banque d’accueil modernisée, diffusion 3D, ciné-club adulte avec une trentaine de pré-inscrits, projets de festivals (court métrage et premier film), programmation inclusive pour les publics à efficience sensorielle, et un travail renforcé avec les scolaires. « Ce matin encore, 500 enfants étaient au cinéma. C’est le premier centre culturel de la ville. L’ouverture d’esprit commence ici. »
Un soutien politique affirmé
Pour accompagner ce nouveau départ, le conseil municipal a voté une subvention de 50 000 € destinée à soutenir l’exploitant lors du démarrage. « Ce choix est politique », assume Jean-Yves Chapelet. « Il faut faire l’effort de se lever de son canapé, de se retrouver dans une salle, de partager des émotions, de débattre. On devient plus intelligent quand on rencontre ceux qui pensent différemment. »
Jean-Christian Rey a salué « une lourde mais chouette responsabilité » confiée à Kevin James, rendue possible par « une équipe impliquée, professionnelle, avec une vraie volonté de s’insérer dans le tissu local ».
Une reconnaissance appuyée pour la famille Duffès
Moment particulièrement symbolique de la soirée : la remise de la médaille de la Ville à Anne-Marie et Matthieu Duffès. « Comment traduire autrement cette profonde reconnaissance ? La collectivité et la ville vous doivent énormément », a déclaré le maire, annonçant également la remise d’une médaille au cinéma lui-même, en tant qu’institution appelée à perdurer.
Et après ?
Si la reprise marque « le premier étage de la fusée », comme l’a formulé Jean-Yves Chapelet, les réflexions se poursuivent déjà. Les études ont mis en évidence la vétusté du bâtiment actuel et la question, à moyen terme, d’un équipement plus moderne, pleinement accessible aux personnes à mobilité réduite, doté de stationnements et de nouvelles technologies. « Construire un nouveau cinéma permettrait à toute l’agglomération de disposer d’un outil adapté », a souligné le maire, sans pour autant renier l’attachement au bâtiment historique, qui pourrait connaître une autre vocation culturelle, comme un musée du cinéma.
En attendant, le message est clair et partagé : « Vive le cinéma. Celui où l’on vit des émotions ensemble. » Un appel à pousser les portes, à soutenir un lieu qui, plus qu’une salle obscure, demeure un espace de lien, de débats, parfois d’engueulades, mais surtout de vie.



