À Tricastin, l’extension de l’usine Georges Besse 2 avance à grands pas

Sur le site Orano Tricastin, entre Drôme et Vaucluse, le chantier d’extension de l’usine d’enrichissement Georges Besse 2 entre dans une phase très concrète. Lancés à la fin de l’été 2024, les travaux de génie civil progressent à un rythme soutenu sur ce projet industriel de 1,7 milliard d’euros, présenté par Orano comme l’un des plus importants actuellement menés en France.
L’objectif est clair : augmenter de plus de 30 % les capacités de production de l’usine d’enrichissement de l’uranium, soit 2,5 millions d’UTS supplémentaires. Cette unité de travail de séparation, peu connue du grand public, sert à mesurer le travail industriel nécessaire pour enrichir l’uranium selon les besoins précis des clients électriciens. La mise en service de l’extension doit s’effectuer progressivement à partir de 2028, pour une pleine capacité attendue en 2030.
Pour Pascal Turbiault, directeur du site Orano Tricastin, cette extension répond à un double enjeu : accompagner la hausse mondiale des besoins énergétiques et renforcer la souveraineté occidentale dans un contexte géopolitique marqué par la volonté de nombreux électriciens de réduire leur dépendance aux approvisionnements russes. « Aujourd’hui, la capacité annuelle du site représente l’équivalent des besoins en alimentation électrique de 90 millions de foyers par an, soit la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne réunies », rappelle-t-il. Avec l’extension de Georges Besse 2, cette capacité sera donc augmentée d’un tiers.
Le site de Tricastin, fort de près de 60 ans de savoir-faire industriel, regroupe des activités de conversion, de défluoration et d’enrichissement de l’uranium. Près de 70 % de sa production est exportée vers des clients situés notamment en Europe, au Japon, en Corée du Sud ou encore aux États-Unis. Une reconnaissance internationale qui a d’ailleurs conduit Orano à être retenu par le Département américain de l’Énergie pour étudier la construction d’une future usine d’enrichissement dans le Tennessee, sur le modèle de Georges Besse 2. Le projet américain, encore soumis à une décision d’investissement attendue en 2027, bénéficie d’une subvention annoncée de 900 millions de dollars.
Sur le chantier français, l’avancement est déjà très visible. Selon Orano, 95 % du béton a été coulé, tandis que 50 % des charpentes métalliques ont été montées sur les 1 400 tonnes prévues. Le montage des équipements et le soudage des tuyauteries en aluminium sont également en cours dans les locaux des entreprises partenaires. À terme, le chantier représentera 30 000 m³ de béton armé, 1 400 tonnes de charpente, 60 km de tuyauterie en acier et aluminium et 800 km de câbles.
Au total, près de 180 entreprises, principalement françaises, sont mobilisées, avec une forte part d’entreprises régionales. Sur cinq ans, le chantier doit faire travailler en moyenne 300 à 500 personnes, avec des pics à plus de 1 000 intervenants. Les métiers concernés sont nombreux : ingénierie, génie civil, second œuvre, électricité, contrôle-commande, ventilation, manutention ou encore équipements de procédés.
Christophe Meilly, responsable du chantier d’extension, insiste sur la technicité du projet. L’usine Georges Besse 2 fonctionne grâce à la centrifugation, une technologie permettant de séparer les isotopes de l’uranium sous forme gazeuse. « Les centrifugeuses ont horreur des vibrations. Elles ne supportent pas le moindre mouvement », explique-t-il. Toute la complexité consiste donc à construire l’extension sans perturber l’usine existante, qui doit continuer à produire sans interruption. « L’exploitant ne nous autorise pas à arrêter la moindre centrifugeuse pendant la moindre minute », souligne le chef de projet.
Cette contrainte a été anticipée dès la conception initiale de Georges Besse 2. L’usine a été pensée de façon modulaire, afin de pouvoir ajouter de nouvelles capacités sans remettre en cause l’outil industriel existant. L’unité Nord compte actuellement six modules ; l’extension en ajoutera quatre. Les futures centrifugeuses, dont l’installation est prévue à partir de 2027, viendront compléter un dispositif déjà préparé dans ses grandes lignes depuis plusieurs années.
Pour Orano, ce chantier illustre aussi la place stratégique du nucléaire dans l’économie régionale. Le site Tricastin représente près de 2 500 emplois directs et 2 000 emplois indirects. À l’échelle du Sud-Est, du site de Marcoule à Malvési en passant par Tricastin et Cadarache, Orano revendique 6 500 salariés, 3 000 emplois d’entreprises partenaires, près de 1 000 recrutements prévus en 2026 et 250 alternants présents cette année-là. À Tricastin, l’entreprise indique verser environ 30 millions d’euros de taxes et impôts par an et réaliser près de 300 millions d’euros d’achats annuels de fournitures et services, dont les deux tiers localement.
L’industriel met également en avant ses efforts environnementaux. À l’échelle du site Orano Tricastin, la consommation énergétique aurait diminué de 96 % et les émissions de gaz à effet de serre de 80 % depuis 2004. L’usine Georges Besse 2, mise en service pour remplacer l’ancienne usine Georges Besse d’Eurodif, a notamment permis de réduire très fortement les prélèvements d’eau et la consommation électrique grâce au passage de la diffusion gazeuse à la centrifugation.
Cette transformation industrielle s’accompagne d’un enjeu d’acceptabilité locale. Orano s’appuie sur une enquête Ipsos BVA menée fin 2025 auprès de 600 riverains du territoire du Tricastin. Selon cette étude, 61 % des personnes interrogées considèrent le site comme un atout pour la région, soit huit points de plus qu’en 2023. La confiance dans la gestion du site atteint 83 %, en hausse de quatre points, tandis que 82 % des répondants disent faire confiance à Orano pour limiter l’impact du site sur l’environnement. Sept habitants sur dix estiment également que le site est sûr et respectueux de l’environnement local.
Au-delà de l’extension de Georges Besse 2, Orano veut faire de Tricastin une vitrine de son savoir-faire. Le groupe poursuit également le développement de son laboratoire d’isotopes stables, inauguré récemment, qui transpose la technologie de centrifugation à des usages non nucléaires, notamment dans l’industrie, la recherche ou la santé. Pascal Turbiault cite notamment l’exemple d’une collaboration avec une start-up grenobloise autour du silicium ultra-pur destiné aux ordinateurs quantiques.
Avec cette extension, Orano entend donc répondre à une demande mondiale croissante, maintenir sa place parmi les grands acteurs de l’enrichissement et conforter l’ancrage territorial d’un site industriel majeur. À Tricastin, le chantier n’est pas seulement une opération de construction : il s’inscrit dans une stratégie industrielle de long terme, au croisement de la souveraineté énergétique, de la transition bas carbone et du développement économique local.



