Un an plus tard, la famille Lauriol revient à Bagnols-sur-Cèze avec son combat contre l’isolement des aînés

Un an après son premier passage à Bagnols-sur-Cèze, la famille Lauriol est de retour dans le Gard rhodanien. Thierry, son épouse Fosca et leur fille Fiona avaient alors entrepris un vaste Tour de France en camping-car pour alerter sur l’isolement des personnes âgées, recueillir des témoignages et interpeller élus, associations et institutions. Douze mois plus tard, leur périple les a conduits dans l’ensemble des départements français, jusqu’à l’Assemblée nationale et au Sénat. À Bagnols-sur-Cèze, ils dressent aujourd’hui le bilan d’une année particulièrement dense, sans renoncer à leur objectif : faire du vieillissement et de l’isolement des aînés une véritable priorité nationale.
Lors de leur précédent passage, la famille avait notamment rencontré Pascale Bordes, alors députée de la 3e circonscription du Gard et devenue depuis maire de Bagnols-sur-Cèze. « Elle nous avait demandé de la tenir informée lorsque nous arriverions à l’Assemblée nationale et au Sénat, pour savoir ce qu’il en ressortirait », se souvient Fiona.
Depuis, les kilomètres se sont accumulés. Les Lauriol affirment avoir traversé l’ensemble des départements métropolitains, multiplié les rencontres et poursuivi leur démarche auprès des institutions. Le calendrier politique, notamment les élections municipales de mars dernier et l’installation de nouvelles équipes, n’a toutefois pas facilité leurs démarches locales.
De l’Assemblée nationale au Sénat
Les 9, 10 et 11 juin derniers ont constitué l’un des temps forts de leur aventure. La famille était à Paris pour une série de rendez-vous institutionnels. Elle a notamment été reçue par le directeur de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), mais aussi à l’Assemblée nationale et au Sénat.
Une étape symbolique après plusieurs années passées à parcourir la France et à recueillir les paroles de personnes âgées, de familles, de soignants ou encore de responsables d’établissements.
« C’était transpartisan. Ils nous ont écoutés et mon père a beaucoup parlé », raconte Fiona. La famille dit avoir présenté plusieurs propositions qui, selon elle, pourraient être mises en œuvre avec des moyens limités, voire sans dépenses supplémentaires importantes.
Les Lauriol ne revendiquent toujours aucune appartenance politique et insistent sur leur volonté de faire travailler ensemble des interlocuteurs venus d’horizons différents.
Ils ont également rencontré à la mairie de Paris un élu chargé des questions relatives à l’autonomie et à l’isolement.
Un rendez-vous avec la ministre chargée de l’Autonomie avait également été envisagé, avant d’être reporté à plusieurs reprises en raison de l’actualité nationale. Un épisode qui illustre, selon Fiona, l’une des difficultés récurrentes de leur combat.
« Il y aura toujours quelque chose de plus urgent. Mais si le sujet des personnes âgées passe toujours après le reste, on ne réglera jamais le problème », estime-t-elle.
« On ne sait pas encore si on a gagné, mais ils nous rappellent »
En quittant Paris, la famille ne savait pas réellement quelle suite serait donnée à ses propositions. Quelques semaines plus tard, elle assure pourtant constater un changement.
« Depuis, il ne se passe pratiquement plus une semaine sans qu’un député, un sénateur ou quelqu’un d’un ministère nous appelle », explique Fiona.
Le 28 juillet, les Lauriol ont notamment échangé avec le ministère de l’Éducation nationale autour du lien intergénérationnel.
Ils défendent depuis plusieurs années l’idée de multiplier les rencontres entre personnes âgées et jeunes, notamment au sein des collèges et des lycées. Fiona cite régulièrement l’exemple de dispositifs observés en Suisse, dans lesquels les seniors peuvent intervenir auprès des élèves pour transmettre leur expérience, tandis que les jeunes peuvent, en retour, les accompagner dans la maîtrise des outils numériques.
« Cela responsabilise les jeunes, crée du lien et permet aux personnes âgées de transmettre leur histoire et leurs connaissances », souligne-t-elle.
Selon elle, la France dispose déjà d’initiatives locales comparables, mais celles-ci demeurent trop dispersées.
La famille espère désormais que ces réflexions pourront trouver une place dans de futures réunions nationales consacrées à l’autonomie.
Changer l’image des EHPAD
Autre sujet régulièrement défendu par les Lauriol : celui de l’image des établissements accueillant les personnes âgées.
Ils plaident notamment pour une évolution du vocabulaire employé autour des EHPAD, estimant que le terme est devenu anxiogène pour de nombreuses familles.
« Changer uniquement le nom ne servirait évidemment à rien si rien ne change à l’intérieur », reconnaît Fiona. « Mais il faut à la fois changer l’image et les pratiques. »
La famille plaide surtout pour davantage de liberté, d’activités et de relations humaines dans les établissements.
Fiona raconte ainsi une récente rencontre avec une pensionnaire âgée de 102 ans. Sa famille souhaitait l’emmener manger une glace en ville. Selon le témoignage rapporté par les Lauriol, une professionnelle aurait indiqué que la résidente devait être de retour rapidement en raison de son heure habituelle de coucher.
Une situation qui symbolise, pour eux, les rigidités qu’ils souhaitent remettre en question.
« À 102 ans, si elle a envie de rester dehors un peu plus longtemps, pourquoi ne pas essayer de lui permettre de le faire ? Qu’elle vive encore une semaine ou plusieurs années, il faut continuer à la stimuler, la faire marcher, sortir et profiter », défend Fiona.
Cette philosophie constitue le fil rouge de leur engagement depuis l’aventure vécue avec son arrière-grand-mère, embarquée à plus de 100 ans dans un camping-car pour parcourir l’Europe et le Maroc.
Un million de personnes âgées en situation de « mort sociale »
Au-delà des EHPAD, la famille souhaite surtout attirer l’attention sur les personnes âgées vivant seules à domicile.
Elle reprend régulièrement les données publiées ces dernières années par différentes organisations sur la progression de l’isolement extrême des seniors et emploie l’expression de « mort sociale » pour qualifier l’absence presque totale de relations.
Pour Thierry et Fiona, la question dépasse largement celle de la famille.
« On nous répond souvent : “Mais où est la famille ?” Le problème, c’est que notre société change. Les familles sont plus petites, les enfants vivent parfois à des centaines de kilomètres ou à l’étranger. On ne peut pas penser la politique du vieillissement comme il y a cinquante ans », estime Thierry.
La famille évoque régulièrement les situations de personnes décédées seules et découvertes plusieurs semaines, plusieurs mois, voire plusieurs années plus tard. Ces faits divers, lorsqu’ils se produisent, sont pour eux le symptôme le plus spectaculaire d’un problème beaucoup plus large.
« Même une personne retrouvée plusieurs mois après son décès, c’est déjà une personne de trop », insiste Fiona.
Les Lauriol prennent notamment l’exemple d’un homme rencontré durant leur voyage. Après qu’une voisine eut été retrouvée morte plusieurs jours après son décès, celui-ci aurait réuni les habitants de son lotissement afin d’organiser une forme de veille informelle : prévenir un voisin lors d’une absence prolongée, signaler un départ en vacances ou simplement prendre des nouvelles.
Une solution extrêmement simple qui, selon eux, pourrait être encouragée partout en France.
Faire travailler ensemble les associations
Le constat dressé au terme du Tour de France reste toutefois mitigé concernant le monde associatif.
La famille reconnaît l’investissement de nombreux bénévoles et professionnels, mais regrette le manque de coordination entre les structures.
« Notre idée est simplement de dire : asseyez-vous autour d’une même table et travaillez ensemble », résume Thierry.
Les Lauriol ne souhaitent toujours pas créer leur propre association. Ils se présentent comme des « porte-parole » destinés à mettre en lumière les initiatives existantes et à provoquer des rapprochements.
« Nous, si un jour tout le monde travaille ensemble et que le problème avance, on repart voyager. Notre but n’est pas de créer une structure supplémentaire », assure Fiona.
Cette indépendance constitue d’ailleurs un élément essentiel de leur démarche. La famille affirme continuer à financer elle-même une grande partie de ses déplacements afin de conserver sa liberté de parole.
Des appels téléphoniques pour rompre l’isolement
Parmi leurs propositions figure également une idée présentée lors de leurs rendez-vous parisiens : développer davantage les appels réguliers aux personnes âgées isolées.
Fiona imagine notamment que certaines personnes éloignées de l’emploi pourraient participer à ces dispositifs, sous réserve d’un encadrement adapté.
L’objectif serait double : recréer une routine et une utilité sociale pour celui qui appelle, tout en assurant une veille et une présence régulière auprès du senior.
« Un simple coup de téléphone peut déjà créer un lien. La personne âgée peut raconter son histoire, donner des conseils. Et la personne qui appelle peut elle aussi retrouver une dynamique », défend-elle.
Pour la famille, beaucoup de solutions ne nécessitent pas nécessairement de lourdes infrastructures.
« On parle beaucoup de milliards, mais parfois il manque simplement quelqu’un qui frappe à une porte ou qui téléphone », résume Thierry.
Retour aux sources dans le Gard rhodanien
Ce nouveau passage à Bagnols-sur-Cèze n’est pas uniquement militant. Il possède également une dimension personnelle pour Thierry Lauriol, originaire du secteur.
La famille profite de cette étape pour retrouver des proches et redécouvrir certains lieux du Gard rhodanien, après plusieurs décennies d’absence pour certains d’entre eux.
Cette année, le retour coïncide avec la fête de Bagnols-sur-Cèze, que Thierry souhaitait notamment faire découvrir à sa fille. L’occasion pour lui de confronter ses souvenirs d’enfance à la ville d’aujourd’hui et d’évoquer les anciennes fêtes votives, les bals populaires ou encore les lieux qui ont marqué sa jeunesse.
Le voyage devait pourtant prendre une tout autre direction cet été.
Fiona devait se rendre en Serbie, où son livre consacré à son aventure avec sa grand-mère est utilisé par certains élèves pour apprendre le français. Mais des problèmes de santé détectés juste avant le départ l’ont contrainte à reporter ce projet.
La famille a donc repris la route en France, transformant une nouvelle fois un contretemps en occasion de rencontres.
Après le Tour de France, poursuivre le combat
Un an après leur premier passage à Bagnols-sur-Cèze, les Lauriol ne considèrent donc pas leur Tour de France comme terminé.
Le voyage géographique s’est pratiquement achevé, mais le travail politique et institutionnel commence à peine.
Ils observent avec attention les suites données aux propositions présentées à Paris et aux nombreux échanges noués avec parlementaires, collectivités et administrations.
« Est-ce qu’ils feront quelque chose ? On n’en sait rien », reconnaît Fiona. « Mais au moins, aujourd’hui, ils nous rappellent et ils veulent en discuter. »
Pour cette famille qui, au départ, avait simplement décidé d’embarquer une grand-mère centenaire dans un vieux camping-car afin de lui redonner goût à la vie, le chemin parcouru est considérable.
Leur message, lui, n’a pratiquement pas changé : créer davantage de liens, éviter la surprotection, permettre aux personnes âgées de rester actrices de leurs choix et surtout ne pas considérer la solitude comme une fatalité.
« On communique de plus en plus, mais on ne se parle plus », répète Fiona.
Après des milliers de kilomètres parcourus et des centaines de rencontres, la famille Lauriol continue donc de rouler avec la même ambition : faire en sorte que les personnes âgées isolées cessent d’être les invisibles de la société.



