Du handicap à l’emploi : Handiwork, une réussite française née à Bagnols

À Bagnols-sur-Cèze, il y a cette petite musique qui revient souvent : « ici, il ne se passe rien ». Une rengaine qui colle à la peau des villes moyennes, où l’on commente davantage les rideaux baissés que les réussites. Pourtant, dans ce « gros village » où tout le monde se connaît, des trajectoires contredisent frontalement le cliché. Celle de Jean-Baptiste Honorin et de Handiwork en fait partie : une aventure née sur le terrain, portée par des rencontres, structurée avec méthode, et devenue en quelques années un acteur national de l’inclusion professionnelle des personnes en situation de handicap.
Une conviction : Bagnols n’est pas une impasse, c’est un terreau
Jean-Baptiste Honorin n’édulcore pas les difficultés. Il connaît les cycles, les hauts et les bas, les projets laborieux et ceux qui échouent. Mais il refuse la fatalité. Ce qui le frappe, ici, c’est l’écosystème de proximité : « Quand tu as besoin d’un coup de pouce, tu as toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un. » Une force discrète, rarement valorisée, mais décisive dans la vie d’une entreprise. Il cite l’entraide très concrète du quotidien, ces problèmes logistiques réglés en deux appels parce que « les relais » existent, parce que les réseaux sont courts, et parce que le tissu économique est fait de dirigeants accessibles.
Dans ce territoire où une entreprise de 70 salariés peut déjà être perçue comme « une grosse boîte », l’entrepreneuriat est d’abord une somme de petites structures, de PME, de TPE. Et c’est précisément dans cet environnement que Jean-Baptiste Honorin revendique avoir trouvé un levier : « C’est bien de grandir… tu n’es pas tout seul. » Au fond, son message est simple : il faut parler aussi de ce qui marche, pas seulement de ce qui ferme.
Avant Handiwork : apprendre, se tromper, recommencer
La réussite ne sort pas de nulle part. Avant Handiwork, Jean-Baptiste Honorin a construit d’autres projets, dont certains ont été longs à stabiliser. Il évoque notamment 16/30 Formation, une aventure partie de zéro, qui finira avec « une dizaine de salariés » et « 300 personnes formées chaque année » sur un territoire qui manque de formations adaptées. Il y a eu aussi des épisodes plus durs, des échecs, des coups encaissés. Cette expérience va compter : elle l’entraîne à structurer, à formaliser, à passer de l’intuition au modèle.
Et surtout, elle ancre une idée qui deviendra centrale chez Handiwork : on peut recruter localement, à condition de travailler sur l’environnement, le management, la formation, les conditions de travail. « Nous, sur Handiwork, pas de problème. Nous avons trouvé à recruter… » Pas parce que tout est simple, mais parce qu’il existe une culture de la cooptation et parce que, quand les gens se sentent bien, ils en parlent.
2017 : l’étincelle n’est pas celle qu’on croit
Jean-Baptiste Honorin insiste : l’idée n’est pas venue de lui. « Il faut rendre à César ce qui est à César. » Le point de départ, c’est un trio : l’IME Les Hamelines, un Bricomarché, et Éric Villassente (à l’époque entrepreneur dans le matériel/parcs et jardins). Éric a un réflexe de terrain : plutôt que de prendre quelques stagiaires à la marge, pourquoi ne pas aller travailler en magasin avec quatre jeunes de l’IME, quelques heures par semaine, en les encadrant ?
Le geste est puissant parce qu’il sécurise tout le monde : l’entreprise (« ne vous inquiétez pas, on les encadre ») et l’établissement (« on les accompagne »). L’expérience fonctionne : bénéfices visibles pour les jeunes, retour positif du magasin, image RSE, et très vite… la demande s’élargit. Mais là surgit la limite : ce qui marche « en mode empirique » doit désormais se déployer.
C’est à ce moment que Jean Baptise entre dans la boucle. Il connaît Éric depuis longtemps : « il y a 15-20 ans, Éric était mon apprenti chez Monti Sport. » Leur histoire commune crée la confiance. Et Jean-Baptiste Honorin va faire ce qu’il sait faire : mettre des mots, des grilles, des procédures sur un savoir-faire de terrain.
D’un logo « sur un bout de table » à un modèle duplicable
La création d’Handiwork a quelque chose de très bagnolais : bricolée au départ, puis solidifiée. Un logo « entre copains », un nom trouvé vite — Handiwork (Handwork), le travail manuel, en référence à l’activité en surface de vente — et surtout un immense travail de formalisation : plans de formation, grilles de compétences, fiches pédagogiques, modalités d’accompagnement.
À partir de là, le passage à l’échelle commence : de 1 dispositif à 5, puis plus. Et l’aventure va basculer quand des institutions se mettent à regarder de près ce qui se fait. Les établissements payaient directement l’accompagnement, et l’ARS (Agence Régionale de Santé) finit par demander : où part l’argent ? Jean-Baptiste Honorin raconte une audition de deux heures, presque naïve : « Nous ne savions même pas ce que c’était l’ARS. » Résultat : un retour encourageant, mais aussi des recadrages utiles (notamment sur les questions médicales : certaines informations ne peuvent pas être demandées). L’entreprise apprend vite, ajuste, professionnalise.
Les financements : quand tout le monde y croit plus que vous
La suite ressemble à une série de portes qui s’ouvrent — et, à chaque fois, un même étonnement : « Nous nous apercevons que tout le monde croit plus au projet que nous. » Un dispositif régional lié à l’intégration des travailleurs handicapés apporte un premier soutien. Puis un choc : « Si cela vous convient pour commencer, je vous donne 50 000 euros. » Pour quelqu’un habitué à « courir après l’argent », c’est un renversement.
D’autres appuis suivent : le monde des enseignes (les Mousquetaires), l’OPCO santé qui agrège des budgets non dépensés, jusqu’à constituer une enveloppe conséquente. Et surtout, une rencontre marquante avec le CCH (fonds mutualisé de l’action sociale à l’époque) : après une journée terrain, le décideur propose de financer l’existant sur trois ans, garantissant une stabilité précieuse — d’autant plus que la période Covid arrive ensuite.
2019-2020 : Handiwork Recrutement, la seconde jambe
Le modèle « découverte » fonctionne, mais il a une limite : les jeunes issus d’établissements médico-sociaux ne sont pas toujours en capacité d’aller vers un emploi classique à temps plein. Or les entreprises veulent embaucher. Handiwork crée alors Handiwork Recrutement : un format intensif de huit semaines, orienté vers des demandeurs d’emploi en situation de handicap, avec un objectif clair : « formé, intégré, autonomisé… embauchable ».
Le lancement se fait via une rencontre presque accidentelle lors d’un afterwork RH à Montpellier. L’équipe vient « pour boire un coup » et se retrouve à devoir présenter sans support. La décontraction devient un atout. À la table : un responsable RH régional de Lidl. Le test démarre sur la base logistique de Béziers, avec un montage de financement combinant acteurs publics et entreprise. Le dispositif marche, sert de laboratoire, et surtout : il devient duplicable.
L’accélération nationale : de la grande distribution à la restauration rapide
Dans la distribution, une fois qu’un modèle est validé, il peut être répliqué. « Quand vous avez fait un Lidl, vous les avez tous faits. » Les enseignes se ressemblent, les parcours internes aussi : Handiwork adapte ses grilles de compétences, mais garde une mécanique robuste.
Puis arrive un épisode parisien déterminant : une invitation du syndicat national de la restauration rapide (SNARR) — acceptée dans l’urgence, sans mesurer l’audience. En face, les poids lourds : McDonald’s, Burger King, KFC, Subway, Quick. La démarche est adoptée comme solution de référence dans leur cadre de travail handicap, et le résultat est massif : aujourd’hui, explique Honorin, McDonald’s et Burger King représentent une part majeure de l’activité, au point de justifier l’ouverture d’une antenne parisienne adossée à un projet francilien de grande ampleur.
Une levée de fonds, huit antennes, et un siège à Bagnols
L’arrivée à Paris, les gros projets, la capacité à sécuriser des financements attirent de nouveaux partenaires. Handiwork réalise une levée de fonds d’environ 1 million d’euros, notamment avec la Banque des Territoires et d’autres investisseurs, pour accélérer son développement. L’entreprise structure alors un réseau : siège à Bagnols-sur-Cèze, et huit antennes (dont Paris, Toulouse, Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Rennes, Nancy), avec un objectif : couvrir la France et faire monter les nouvelles implantations à maturité.
Côté résultats, la croissance est nette : d’un chiffre d’affaires initial autour de 130 000 euros à plusieurs millions aujourd’hui, avec une logique assumée de rentabilité maîtrisée durant la phase d’expansion. Et surtout, un impact : environ 1 000 personnes formées sur une année récente, et le cap des 1 000 mises à l’emploi franchi depuis la création de la branche Handiwork Recrutement.
La culture interne : « gentil et travailleur »
Handiwork ne revendique pas seulement une mission sociale tournée vers l’extérieur. Son discours est clair : le premier impact, c’est l’équipe. « Notre premier niveau d’impact… c’est les gens qui travaillent chez nous. » Conditions de travail, confiance, autonomie, management non coercitif, absence de personnalités toxiques : Jean-Baptiste Honorin décrit une entreprise qui a voulu poser ces règles tôt, avant même d’y être obligée. Leur formule, presque déroutante de simplicité, sert de boussole RH : « gentil et travailleur ». La compétence se développe ; le savoir-être est non négociable.
Une pépite bagnolaise, et un signal pour le territoire
Au final, l’histoire de Jean-Baptiste Honorin et de Handiwork n’est pas seulement celle d’une entreprise qui réussit. C’est un contre-récit local. La preuve qu’une idée née entre un IME et un magasin de bricolage peut devenir un modèle national. La démonstration qu’un siège peut rester à Bagnols tout en rayonnant partout. Et, peut-être, l’invitation la plus importante : regarder son territoire autrement, et apprendre à raconter aussi ce qui construit.



